Chers internautes,
Voici la chronique du jeudi sur un nouveau thème. "La fin d'un bon livre c'est ...". Aujourd'hui, c'est Sandra Lillo, auteur MMC Books, qui nous livre sa conception des dernières pages d'un bon livre à l'occasion d'une très belle chronique. Que se passe-t-il lorsqu'on tourne la page et qu'on ferme le livre ?
Bonne lecture !
Sophie - MMC
La fin d'un bon livre c'est ...
La fin d'un bon livre, c'est une douleur qui attrape le cœur, la douleur de partir, de laisser des personnages qu'on a aimés s'en aller mais essayer de les retenir. Tenir entre ses doigts les derniers feuillets, revenir à la couverture, dévisager ses couleurs, renifler les embruns de l'histoire pour laisser une trace sur le monocle du temps.
La fin d'un bon livre, c'est envisager les rives du prochain, l'atmosphère qui y régnera, des mots encore à manger comme des petits canapés avec cette impression un peu fautive d'aimer le luxe...C'est voir les autres s'éloigner et avec un soupir d'enfant s'en moquer.
La fin d'un bon livre, c'est être à l'abri du monde, de ses guerres, de ses cris. C'est être à sa place encore un moment puis s'imaginer en parler autour de soi en sachant que l'on sera impuissant à traduire les tempêtes qui nous ont traversées, le message qui s'échappait au fur et à mesure que les pages se tournaient. C'est avoir envie de tendre le livre, le mettre en embuscade dans le sac de passants inconnus car quel lecteur serais-je si je ne tentais pas de transmettre mes émotions et peut-être dire ici c'est un peu de moi ? Lisez- moi! Rencontrez- moi!
La fin d'un bon livre, c'est savoir qu'on y reviendra avec de fausses excuses (« je n'ai rien d'autre à lire »), c'est admettre que l'on est amoureux de 500 pages, de parfaits inconnus à la démarche de papier, c'est se voir comme un révolté qui met à sac son propre monde. Il faut tourner la page. Jamais.
La fin d'un bon livre, c'est le reprendre au début, cette lassitude qui nous gagnait, cette sensation de tomber dans un piège facile qu'un auteur nous tendait -comme si nous n'étions bon à communiquer qu'avec des anges- et se rappeler y entrer soudain comme un évadé à qui on aurait voulu voler la mer et son odeur iodée.
La fin d'un bon livre n'a pas de couleurs. Elle part dans ses propres contrées, on n'a pas eu le temps d'imaginer ses couloirs, l'érosion de l'histoire. Elle nous laisse nous en aller doucement, elle prend les traits de quelqu'un que l'on a aimé puis perdu de vue. Elle s'en va se plier dans les tiroirs ou sont cachés les trésors solaires d'un soi solitaire.
La fin d'un bon livre, c'est taper du pied, trépigner, c'est promettre que l'on ne se laissera plus avoir, que l'on ne s'attachera plus car qui aime les départs? C'est se trouver un peu idiot et faire la paix, un pied de nez au reste de l'humanité.
La fin d'un bon livre, ça veut dire le ranger précieusement un peu à l'écart des autres sur l'étagère couverte d'autres portraits, c'est se sentir un peu piteux d'une romance achevée dans les pages d'une fiction.
La fin d'un bon livre, c'est se sentir voyageur et revenir à la maison encore tout encadré d'autres paysages, les pieds dans des sandales fripées, le cœur plein d'intentions pour ceux que l'on va revoir.
La fin d'un bon livre c'est plaindre ceux qui ne l'ont pas lu, se sentir un peu supérieur le temps que la grande aiguille fasse son sourire derrière le verre de la pendule de l'entrée.
La fin d'un bon livre, c'est tenir tous les livres du monde dans sa main, savoir à l'envie qu'il n'y aura jamais de fin.